Détail du Possibles n° 38, Ernst Jandl, Décembre 2025

Ernst Jandl
Détail du Possibles n° 38 – Décembre 2025

couverture n° 37Apulée, Métamorphoses, Livre I
traduit par Paloma Hermina Hidalgo, 5
Ernst Jandl présenté par K.J. Djii, 11
Irène Dubœuf, Nuit vénitienne, 29
Philippe Colmant, Petite anthologie, 37
Ghislaine Le Dizès, Les Êtres merveilleux, 51
Patrick Aveline, Poèmes d’hiver, 59
Gabriel Boksztejn, Insolences, 67
Delphine Burnod, Jouer avec l’invisible, 75
À la mémoire de Jean-François Mathé, 88
Dominique Bertrand, Têtes de turc et autres textes, 89
Virginie Megglé, L’Immatérielle, 95
Luc-André Sagne, Un amour de trop, 101
Janine Martin-Sacriste, Sept textes, 109
Pierrick de Chermont, Leroux, Le Conte, fin, 119



Voir la quatrième de couverture


Notes de lecture

Prolégomènes à un exercice de critique littéraire, avec exemple, p. 123.
André Ughetto, Mes années Char, Lumière glissée sous la porte, Éditions Wallâda, 2025, 234 pages, 20€. par Pierre Perrin, page 125.
Tristan Felix, Exuvies suivi de Bêtes d’augures, PhB éditions 2025, 108 pages, 12 €. par Alain Nouvel, page 126.
Isabelle Lévesque et Pierre Dhainaut, L’Invention des couleurs, L’Ail des ours, 2024, 58 pages, 14 €. par Marie-Claude San Juan, page 128.
Alessandra Carati, Mirko ne viendra plus, Accro Éditions, 266 pages, 19 €. par Gisèle Paris, page 129.
Paloma Hermina Hidalgo, Féérie, ma perte, poème, Éditions de Corlevour, 64 pages, 15 €. par Pierre Perrin, page 130.
Élia Jalonde, Un air d’éternité défaite, Éd. La Lucarne des écrivains, 2024, 120 pages, 19,90 €. par Christian Ghiotti, page 131.
Valère-Marie Marchand, Spleen au lavomatic, Éditions Héliopoles, 2024, 304 pages, 24 €. par Gisèle Paris, page 132.
Dominique Valle, Et c’est là que tu danses, MVO éditions, 2023, 466 pages, par Gisèle Paris, page 132.
Colette Klein, L’Ange des séparations, roman, Éditions Unicité, 178 pages, 15€. par Murielle Compère-Demarcy, page 133.
Laurent Pépin, Clapotille, Éditions Fables Fertiles, 2024, 128 pages, 17,50 €. par Ghislaine Le Dizès, page 134.
Guillaume Dreidemie, Lettres, La Rumeur libre, 2025, 80 pages, 16 €. par Pierre Perrin, page 135.
Rachel Rita Cohen et Patricia Ryckewaert, Radieuses, Éditions Chèvre-feuille étoilée, 96 pages, 12 €. par Pierre Perrin, page 136.
Poésie/première, n° 90, janvier 2025, 120 pages. L’absence la poésie, par Jean-François Mura, page 136.
François Migeot, Vers la flamme, prix des Trouvères 2024, Les Écrits du nord, Éditions Henry, 2025, 64 pages, 10 €. par Pierre Perrin, p. 137.
Florilège, n° 199, juin 2025, 54 pages, 12 €. par Pierre Perrin, p. 138.
Jean-Claude Tardif, Un temps… soit peu, À L’Index (Les Plaquettes), 2025, 56 pages, 14 €. par Marie-Claude San Juan, page 139.
Jean Le Boël, Un homme, Éditions Henri, Les écrits du Nord, (2001), 3° éd. 2010, par François Migeot, page 140.
Marie-Josée Christien, Alambic, Al Manar, 2025, 100 pages, 19 €. par Pierrick de Chermont, page 141.
Réginald Gaillard, Une écharde dans la chair, poèmes, Éditions Corlevour, 144 pages, 18 €. par Pierrick de Chermont, page 143.


Descriptif du n° 38, à paraître pour le 1er décembre:

Format du volume n° 38 de décembre : 143 x 210 mm
Papier de 115 gr à l’intérieur
Couverture couleur 250 gr. 9 cahiers de 16 pages, dos cousu.
Poids du volume : 196 gr. (Port offert pour toute commande.)
144 pages. L’achat au numéro : 16€
[Possibles 29 rue de l’Hôpital 39600 Arbois
– courriel : foton@free.fr] ;
Règlement par chèque ou virement [l’Iban figure sur le bulletin ci-dessous].
Conditions pour les libraires : 37,75 % de remise et port offert ;
Soit pour un prix public de 16 € [exempt de TVA], un prix d’achat de 10 € ;
[Règlement par virement après vente – Iban sur le bulletin ci-dessous].



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Retours de lecture pour ce numéro de décembre

Après une ouverture de cinq pages consacrées au tout début des Métamorphoses d’Apulée (roman philosophique du IIe siècle après J.-C.), dont Paloma Hermina Hidalgo offre une traduction inédite, J. F. Mura présente, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, le poète autrichien Ernst Jandl. Une vingtaine de poèmes sont transcrits, qui nous donnent des exemples de la façon dont le poète bouscule la langue écrite, aussi bien sur le plan rythmique que lexical et syntaxique pour coller au plus près du parler « concret ». Réalisme du langage pour ne pas couper les liens vivants avec la réalité du monde ? Faut-il brûler grammaires et dictionnaires pour se rapprocher du réel ? Sur les deux tiers du numéro, une dizaine d’auteurs nous offrent ensuite, en alternance, poèmes et nouvelles. Sur quatre pages, P. de Chermont nous livre la troisième partie de sa présentation de Leroux, le conte : Le conte comme nouvelle ambition littéraire. L’accent est mis ici sur ce qui rend les contes acceptables, malgré leurs invraisemblances ou cruautés : l’imaginaire, qui suspend l’esprit critique, des récits indirects racontés par des personnages, le ton calme et familier, l’absence de moralité. Le conte demande simplement à être « vécu », juste le temps d’une lecture ou d’une veillée. — Gérard Mottet, Poésie/première, n° 95, juin 2026.

En couverture, dessin d’Annie Christy (voir son site, création de tapisseries). On peut imaginer des voiliers sur des vagues ou une chevelure de flammes. On sent le geste qui trace des boucles. En 4e de couverture un texte de Valéry qui n’étonne pas quand on a lu Pierre Perrin (le revuiste et auteur), son aversion pour le moderne qui se veut moderne. Valéry dans un texte de 1945, Style en France n°1 met en garde contre « les vertiges du jour ».
En exergue un texte de Jean-François Mathé, du recueil La Vie atteinte, Rougerie, 2014. Avant d’en recopier les deux premiers vers et les trois derniers je renvoie à la page 88, pour un fragment de courriel adressé à Pierre Perrin, où il affirmait son indifférence à la « postérité », évoquant même le possible « effacement » ne sauvant alors de l’oubli que des « bribes ». C’est une question cependant que le destin des textes, dont tant disparaissent, sauvés parfois par le hasard. Mort des poètes et mort des textes ?
Citation, le poème en exergue : « Nous sommes des ombres sur le vent, / des ombres dont parfois l’étoffe de vie se déchire. […] Monde léger de l’herbe aux oiseaux, / jusqu’à quand tiendras-tu ouvertes / les portes de tes seuils ?
Parcours des textes. Pour commencer, Apulée, qui a en commun avec le Souk-Ahrassien Saint-Augustin d’être né dans la même région, lui à Madouros, quelques kilomètres au sud de Souk-Ahras donc plus loin de la mer (l’actuelle M’daourouch fait partie de cette wilaya d’Algérie, à l’Est). Dans la région ces deux noms sont une fierté. Le Berbère Apulée écrivit en latin (période romaine...). L’incipit des Métamorphoses, publié dans ce numéro, est traduit et introduit par Paloma Herminia Hidalgo. Apulée annonce ce qu’il propose de donner à lire à travers ses personnages : « Je vais tisser pour toi une multitude de fables », puis « tu découvriras des figures humaines, des destins métamorphosés en d’autres formes, et entrelacés dans un jeu subtil de réciprocité, pour ton émerveillement ». Le récit est un moyen de poser la pensée, car la démarche est philosophique et spirituelle : « ... et je désire comprendre non seulement tout mais bien plus encore ». C’est un itinéraire de pensée, et ce n’est pas un détail que la mention de Socrate dans le fragment 6 .
Le dossier sur le poète et musicien autrichien Ernst Jandl est réalisé par JF Mura (K.J. Djii) qui insiste sur le combat du poète (« une mise en garde ») contre ce qui mène à la guerre, les idéologies mortifères : « La croyance en une réalité figée, en défiant toute tentative d’évolution, reste le terreau du populisme ; et la domestication du meurtre ainsi que celui de l’enchaînement et du cloisonnement des idées commence par une lecture plate de la réalité historique. » Dans les poèmes que je préfère (je m’intéresse moins aux jeux d’onomatopées mais je comprends l’intention) on lit des émotions très contradictoires, oscillation entre vitalité heureuse liée au jazz et inquiétude désespérée pour ce que peut annoncer un futur de désastres. Expression de joie pour une rencontre, pour avoir été reconnu : « quelqu’un a vu une lumière sur mon visage / et a commencé à s’enluminer en venant vers moi. / ça c’est le jazz, tel que je le vis ». Mais, autre texte, « un jour alors il faudra en finir / avec la joie ». Et, encore un autre : « évite ta vie / tu es un être humain proche du rat » [...] « brûle ton dictionnaire / respire à mort ». Pour le lire en traduction (livres) voir trois ouvrages : groite et dauche, trad. Lucie Taïeb, Atelier de l’agneau, 2011 ; Retour à l’envoyeur, trad. A. Jabot et C. Prigent, Grmx, 2012 ; Luminesens, Atelier du Grand Tétras, 2013 (traduit par JF Mura (K.J. Djii) qui y a publié aussi deux ouvrages personnels, Glyphes ou L’Esprit du dehors, 2001 et Des contes chroniques, 2023).
Intéressée par ce que je lis de l’univers musical et des essais de Dominique Bertrand, je parcours ses pages avec attention (Tête de turc et autres textes), car il y a une grande cohérence dans ses thèmes. Terrible histoire de l’inhumanité tapie dans les humains, avec le récit du forain servant de cible comme jeu de haine dans un cirque : « Dans le fond, on est tous pareils, d’être tous différents. Et c’est ça qui est insupportable ». Très différentes, ses Fictions chamaniques. Superbe texte que ce Premier souffle. Une transposition de l’évolution qui fit d’un être de l’univers liquide profond celui qui sortit des abysses de l’eau et du temps pour aboutir à l’humain, qui, s’il écoute son corps, sait reconnaître les traces biologiques de ce qui fut à l’aube lointaine de lui : « C’est notre ancêtre. Celui à qui nous devons la forme d’onde de notre colonne vertébrale. Un reptile-yogui, impassible et totalement devenu souffle. » L’autre Fiction chamanique, Le chaînon manquant, imagine un épisode de l’histoire des grands singes, l’un, foudroyé, devenant autre et sidérant les siens : « C’est le premier humain ». Étrangement (ou pas...) j’y vois une métaphore d’un futur possible, par une autre foudre transformatrice faisant basculer l’humain actuel vers un autre état de conscience... Dans La parole qui sauve, le récit passe de l’illusion de proximité avec un jeune singe à la conscience de la différence quand il y a menace du groupe de singes adultes. Mais demeure l’instant qui, dans la marche, fait ressentir une connexion avec tout, nature, et cosmos... De lui j’ai repéré notamment deux titres (poésie) : Le maître dit, Signatura, et L’art de la foudre, Unicité.
Poésie, textes de Luc-André Sagne dont j’ai lu des recueils. Extraits. Un amour de trop , II : « Lumière rouge derrière des volets brûlés :
une maison saigne dans la nuit // je passe à chaque fois devant sans comprendre. » Et l’Adieu : « Le soleil opposé au dernier crépuscule c’est le retour au pays des vieux chemins des arcs-en-ciel et des orgues de Barbarie que personne n’entend plus. »
Notes de lecture... En suivant l’ordre des pages, sauf pour mes recensions, notées à la fin, une sélection : D’André Ughetto (auteur et revuiste, Phœnix), Mes années Char, Lumière glissée sous la porte, Wallâda, 2025, par Pierre Perrin : « André Ughetto livre ici un récit passionnant, à la fois témoignage, portrait vif de René Char, essai sur certains poèmes, entrevue de cinquante ans de vie littéraire, enfin découverte de soi. »
De Colette Klein, L’Ange des séparations, roman, Unicité, par Murielle Compère-Demarcy : « Comment se trouver soi, lourds de nos fragilités au sein d’un monde chaotique, en plénitude de réconciliation, sans nous perdre? Ce roman pose notamment cette question essentielle. »
De Rachel-Rita Cohen et Patricia Ryckewaert, Radieuses, Chèvre-feuille étoilée, par Pierre Perrin : « Les deux écrivaines, qui se répondent, fabriquent de l’Humain. » Écriture d’un exil égyptien pour l’une et d’autres blessures pour l’autre. Pierre Perrin voit un « attentat grammatical » dans le nom de l’édition... Non, c’est un message, une transgression ludique. (Et d’ailleurs, à réfléchir, ce serait logique, et le trait d’union met l’accent sur le féminin des deux mots qui composent ce nom de plante : venu du goût qu’ont les chèvres pour ces feuilles ou, dit-on, du fait que chèvre et plante grimpent.)
Et mes deux recensions :
D’Isabelle Lévesque et Pierre Dhainaut, L’Invention des couleurs, L’Ail des ours, 2024 : « Mais que dit ce titre, L’Invention des couleurs ? Que le regard ne fait pas que les capturer, il les crée, l’écriture en assumant la métamorphose. Mais on peut comprendre aussi, en lisant ces pages subtiles, que les couleurs inventent le réel et ceux qui regardent, en réciproque alchimie. »
De Jean-Claude Tardif, Un temps... soit peu, avec des créations de Marie Alloy, À L’Index (Les Plaquettes), 2025 : « En soi quelque chose cherche à émerger, à se dire, et « grain à grain nous creuse ». [...] « Dans les dessins de Marie Alloy, des taches circulaires figurent la polysémie que les grains ont dans les textes, ces mots, ce sable dans la bouche, ce temps habitant le corps, cette encre. » . — Marie-Claude San Juan, sur son site Trames nomades, le 3 juin 2026.

Bien des semaines ont passé depuis que j’ai lu ce numéro de Possibles. Mais, la première lecture d’un ouvrage ne me semble pas achevée tant que je n’ai recopié pas quelques passages ou écrit quelques lignes dessus. C’est seulement avec ce type d’exercice que la lecture devient un brandon dont le souvenir reste actif dans la mémoire.
Rouvrant la revue, revient me visiter ce premier vers de Jean-François Mathé dont le numéro 34 publia sa correspondance avec Pierre Perrin. Voici les quelques vers qui ont pris racine en moi : « Nous sommes des ombres sur le vent / des ombres dont parfois l’étoffe de vie se déchire […] Monde léger de l’herbe aux oiseaux, / jusqu’à quand tiendras-tu ouvertes / les portes de tes seuils ? » (extrait de La Vie atteinte, Rougerie 2014).
Suit une traduction par Paloma Hidalgo des Métamorphoses d’Apulée. Elle est voulue comme « un hommage à la splendeur baroque à l’œuvre », une « tentative » de renouveler « la profondeur philosophique et la sensualité langagière qui la traverse. Nous plongeons ainsi dans un monde disparu, rejoignant Apulée et ses compagnons en route vers Thessalie. Le soir venu, ils s’efforcent de découper « une grande tranche de polenta au fromage ». Des récits s’ensuivent, comme celui qui nous fait apparaître Socrate sur quelques lignes.
La grande affaire de ce numéro est le stupéfiant dossier sur Ernst Jandl proposé par K. J. Djii. L’article alterne avec une intelligence délicate des éléments biographiques, d’analyse littéraire, toujours concis avec de larges extraits de l’auteur. Nous cheminons au fil de cette amitié littéraire entre K. J. Diji et ce poète autrichien, parfois réduit à un représentant de la poésie (mais si vous vous souvenez de son poème shtzgrmm, composé à partir du mot Shützengraben, « tranchée » en français, ce qui donne en langue internationale : « shtzgrmm / shtzgrmm / t-t-t-t / t-t-t-t [etc.] ». Plus loin, ce poète réinventera la langue alémanique, qui, retranscrite en français nous propose : « parfoi j’ai une de cé trouye / qui est affreusemen grande / alor je r’gard et je r’garde / é n’sai vers quoi » (qui donc a fait la transcription ? l’auteur de l’article). Ce puissant travail abouti à des poèmes d’une force et d’une douceur très singulière. J’ai été sensible à celui-ci : « parfois quelqu’un vient à ma rencontre et me sourit / alors je sais [c’est moi qui souligne], que je suis plein de joie / quelqu’un a vu une lumière sur mon visage / et a commencé à s’enluminer en venant vers moi // ça c’est le jazz, tel que je le vis ».
Avec les pages suivantes, on se repose avec une nouvelle vénitienne d’Irène Dubœuf. Au passage, j’en profite pour exprimer mon attachement à Possibles dû à ce travail de composition qui donne à chaque numéro son fumet propre, tiré de cette alternance de textes, poèmes méditatifs et intenses, nouvelles et récits orientés vers le rêve ou l’intrigue ou le témoignage comme ils circulent le soir au coin d’un feu partagé.
S’ouvre après une petite anthologie du poète Philippe Colmant que la revue accueille pour pallier la disparition de la maison d’édition qui l’avait publié. Je retiens ces vers : « Entre deux battements d’ailes / le merle a disparu / dans le bistre du soir [vers qui a retenu mon attention] / Emportant avec lui / La bohème du jour / Et sa boîte à musique [évocation du titre de l’anthologie de Pirotte ?] »
Nouvelle nouvelle, avec Ghislaine le Dizès qui glisse dans son récit onirique de mordantes propositions : « Concernant l’amour des humains, on en sait peut-être un peu plus que pour les peintures d’animaux dans les grottes. »
Les poèmes de Patrick Aveline ne me sont pas inconnus. Je les ai vus passer aux HSE et ici ou là sur quelques sites. Je trouve sa poésie généreuse, tournée vers le mystère qu’est la contemplation de la nature : « Que font les fruits de l’hiver […] Qui dort encor sous la neige […] je prends tes lèvres et le feu »
Nous lisons les courts récits de la vie ordinaire de Gabriel Bokstejn, qui se concluent par ce souhait paradoxal : « Il me faudrait exister sans conscience […] Je poserais sur chaque chose le regard du nouveau-né. » Oui, porter l’humanité en soi est une croix.
Hélas le temps me manque pour traiter convenablement chaque auteur de ce numéro. Je vais en signaler trois par leur nom en formulant le vœu de les rencontrer : Delphine Burnod (j’ai goûté son poème Un monde où son texte mime un courrier reçu d’une voyante lui expliquant qu’elle eut « un flash lorsque je me suis concentré sur non nom » (peut-être, lecteurs de cette note de lecture, vous devriez essayer) ; Dominique Bertrand et les poèmes-récits de Janine Martin-Sacriste qui traînent longtemps sur la rétine, dont celui tité Germaine.
Je passe sur mon texte sur « Daniel Leroux, Le conte » (on n’est jamais lecteur de ses propres écrits. N’est-ce pas étonnant d’ailleurs ?) et nous voici déjà au cahier des notes de lectures. Il s’ouvre par un « Prolégomènes à un exercice de critique littéraire, avec un exemple ». Bien troussé, le texte « empapaoute » une « consœur qui publie chez une grande enseigne ». Hum, peu d’entre nous osent dire son fait à un auteur, comme le fait Perrin aujourd’hui ou Chambelland hier. Pour le reste, les notes frappent par la diversité de leurs propositions : Ughetto et sa biographie Mes années Char, des recueils de poésie (Hidalgo, Valère-Marie Marchand, François Migeot, Jean-Claude Tardif, Marie-José Christien, Réginald Gaillard, etc), des romans (Dominique Valle, Colette Klein) et des revues (Poésie/première, Florilège). — Pierrick de Chermont, note à paraître dans Recours au poème [avril 2026]

« Nous sommes des ombres sur le vent / Des ombres dont parfois l’étoffe de vie se déchire. » Jean-François Mathé, La Vie atteinte, Éditions Rougerie 2014. C’est sur ces vers que débute la revue Possibles de cette fin d’année 2025. Dans l’intégralité du numéro 34 de décembre 2024, Pierre Perrin consacrait un vibrant hommage à son ami, terminant par ces mots : « Jean-François écrit “se soucier comme d’une guigne de sa postérité”. L’essentiel est que d’autres s’en occupent. Puisque je reste de ce côté du temps, sa mémoire devient la vôtre. »
Paloma Hermina Hidalgo, écrivaine, poète, actrice, danseuse, nous livre une traduction de l’incipit des Métamorphoses d’Apulée (ouvrage de l’an II, connu également sous le titre L’Âne d’or - Asinus aureus), roman en onze livres qui conte les mésaventures parfois rocambolesques de Lucius, transformé en âne par sa maîtresse, la servante Photis. Il s’agit d’un écrit sur toile de fond baroque dont l’aspect philosophique est incontestable. L’objet de distraction devient alors sujet de réflexion.
Une large place est laissée à Ernst Jandl, poète autrichien (1925 – 2000) qui nous est présenté par K.J.Djii. Engagé en poésie tout autant que politiquement, Ernst Jandl, expérimentate la langue « déjouant la conspiration du dictionnaire, il fait naître une émotion artistique toute nouvelle ». Il supprime par exemple les voyelles, découvrant un paysage insolite avec une création linguistique sonore inexplorée « car le chant est affaire de voyelles et la guerre ne chante pas, donc pas de voyelles. Le reste est éloquent à voix haute ; et la sonorité de la guerre, immédiatement perceptible, concevable. » Toutes les transcriptions ont été scrupuleusement respectées dans la revue « au risque de froisser quelques lecteurs ».
Dix auteurs se succèdent ensuite, nous faisant découvrir poèmes et nouvelles. Pierrick de Chermont poursuit sa définition du conte (suite du numéro 37). Il en décrit les mécanismes, avant de convaincre son lectorat sur le bénéfice de lire les contes de Daniel K.Leroux, « plaisir d’une lecture libre, comme autrefois d’écouter à la veillée une histoire racontée au coin du feu ».
Puis, nous sont livrés les « Prolégomènes à un exercice de critique littéraire, avec exemple » sous la plume de Pierre Perrin. En homme de conviction, il déploie, pour ce faire, un argumentaire précis, empreint d’une détermination farouche.
Parmi la vingtaine de notes de lecture, nous retrouvons, entre autres, Paloma Hermina Hidalgo pour son recueil Féérie, ma perte aux Éditions de Cordevour, Colette Klein pour son roman L’Ange des séparations aux Éditions Unicité, Laurent Pépin pour Clapotille aux Éditions Fables Fertiles, Rachel Rita Cohen et Patricia Ryckewaert pour un recueil à deux voix Radieuses aux Éditions Chèvre-feuille étoilée. Deux revues confraternelles sont également mentionnées : Florilège et Poésie/première. Il est à noter que ce numéro 38 de la revue Possibles est sobrement illustré par Annie Christy. — Marie-Christine Guidon, Florilège, mars 26 (mcguidon@gmail.com)

Métamorphoses d’Apulée, un dossier sur le poète autrichien Ernst Jandl (1925-2000), poète du réel et, entre autres, poète de la guerre, va jusqu’à écrire tout un poème en onomatopées d’obus et de tirs de mitraillettes : « zchtzngrmm / zchtzngrmm / t-t-t-t : t-t-t-t / grrmmmmm / t-t-t-t / s--------c--------h / tzngrmm / tzngrmm / grrmmmmm / schtzn / (…)
M’a ensuite beaucoup interpellée la nouvelle « Nuit vénitienne » écrite par Irène Dubœuf. Sans une intrigue se déroulant, comme indiqué, à Venise, un auteur discute avec le personnage de fiction qu’il est en train de créer, en lui laissant la main, la question étant de savoir : jusqu’où ? Jusqu’où les êtres d’encre et de papier que nous, écrivain/es, créons en littérature prennent-ils en fin de compte la direction « autonome » de ce que nous voulions écrire, voire de nous-même ? Nul doute que d’aucun/es se reconnaîtront là dans leur travail… Par ailleurs la nouvelle est construite de manière un peu gigogne, en transparence on y voit poindre l’histoire que l’autrice écrit au fur et à mesure, mais sans qu’elle ne soit jamais au final visible, l’intrigue projetée forme comme un palimpseste, la tension entre l’autrice et le personnage tenant tout le devant de la scène. Une nouvelle donc, très intéressante à plus d’un titre.
La poésie vient ensuite, avec une « Petite anthologie » de Philippe Colmant, poète belge dont il est devenu impossible de trouver les onze recueils épuisés : l’anthologie de Possibles est donc d’autant plus précieuse… Dans « un pouls qui bat », l’auteur nous entraîne avec « les pas d’une montagne / qui marchent vers la mer ». Les gouttes de pluie sont « Tous ces petits clous d’eau / Venus fixer la terre » que l’auteur « ressent dans le cœur ». Au final, « Il reste les vivants / Et les oiseaux muets / Face à la nuit qui rue / Dans les brancards des branches ».
À mes « Êtres merveilleux », succède la poésie de Patrick Aveline ; une poésie où « vaincre les ténèbres annoncées » est une « sédition », et où le néant avec ses « fleurs écrasées de la nuit » a parfois les élans hugoliens de La Légende des siècles. Mais Patrick Aveline célèbreaussi la légèreté : « l’oiseau nous enseigne à passer » et « à le faire bien », et « La brève seconde de lumière guérit les âmes sans une prière. » — Ghislaine le Dizès [Le Livre des visages, 15.12.25]


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